Dix jours après la levée de la vigilance rouge, l’heure est aux premières estimations pour le monde agricole lot-et-garonnais. Réunie en session vendredi 13 mars, la Chambre d’agriculture a dressé un bilan particulièrement préoccupant des tempêtes et inondations qui ont touché le département. Selon les premières données compilées par l’organisme consulaire, près de 300 exploitations ont été sévèrement affectées, dont plus d’une centaine ont nécessité des interventions d’urgence, parfois avec l’appui de la Sécurité civile. Au total, les pertes sont estimées à environ 180 millions d’euros. Les dégâts sont multiples : structures de serres arrachées, bâches envolées, clôtures détruites, toitures endommagées ou encore systèmes d’irrigation hors service. Dans les champs, les conséquences sont tout aussi lourdes : certaines cultures ont été noyées ou rendues impropres à la production. « Nous faisons face à des pertes absolument considérables pour l’agriculture du département », a résumé la présidente de la Chambre d’agriculture, Karine Duc. « Ces intempéries ont mis en lumière plusieurs sujets sur lesquels je serai intraitable. »
Fraises, maraîchage et grandes cultures particulièrement touchés
Toutes les filières ne sont pas impactées de la même manière, mais certaines paient un tribut très élevé. Le maraîchage et la production de fraises figurent parmi les plus exposés : près d’un tiers des exploitants concernés signalent des pertes importantes. Les grandes cultures sont également touchées, notamment le colza qui, dans plusieurs secteurs, n’a pas survécu aux intempéries. L’arboriculture subit elle aussi les effets des crues et des sols saturés d’eau. Au-delà des récoltes perdues, les agriculteurs doivent désormais faire face à des parcelles dégradées. Des glissements de terrain et des coulées de boue ont parfois profondément modifié la structure des sols. « On a vu des phénomènes de glissements de terrain assez spectaculaires », explique Rémi Muller, technicien à la Chambre d’agriculture. « Dans certains cas, la remise en culture sera très compliquée et nécessitera de lourds travaux. » Pour certaines parcelles, il faudra même reconstituer le terrain avant toute nouvelle production. « Après les travaux de terrassement, il faudra remonter la parcelle », précise le technicien. « Et ce type d’opération peut atteindre jusqu’à 8 000 euros par hectare. »
La question sensible des indemnisations
Face à l’ampleur des pertes, la Chambre d’agriculture demande l’activation de dispositifs exceptionnels d’aide. Elle plaide notamment pour un recours élargi au système des calamités agricoles et un soutien financier accru des collectivités. « Le dispositif des calamités doit être exceptionnel dans une situation comme celle-ci », insiste Karine Duc. « La Région et le Département doivent également se mobiliser et débloquer des fonds spécifiques. » Les dossiers d’indemnisation sont actuellement en cours d’évaluation avec les services de l’État afin de déterminer les montants susceptibles d’être versés au titre des indemnités de solidarité nationale. Mais sur le terrain, beaucoup d’exploitants jugent ces mécanismes insuffisants. « L’ISN reste très peu favorable aux agriculteurs », souligne la présidente de la Chambre d’agriculture. « Les franchises sont élevées et les calculs se basent sur des rendements passés. »
Résultat, les indemnisations peuvent être très éloignées des pertes réelles. « Dans certains cas, pour une récolte totalement perdue, l’indemnisation peut tourner autour de cent euros par hectare alors que la perte réelle se rapproche plutôt du millier d’euros », ajoute-t-elle. La reconnaissance de 63 communes en état de catastrophe naturelle devrait toutefois permettre certaines indemnisations pour les biens assurés. Mais là aussi, des limites apparaissent. « Certains agriculteurs ne sont plus assurés. Les primes sont devenues trop élevées avec la répétition de ces événements climatiques. »
Digues fragilisées : un autre front d’inquiétude //
Au-delà de l’urgence économique, les élus agricoles s’inquiètent également de la solidité des ouvrages de protection contre les crues. Les services de la Chambre ont recensé treize ruptures de digues lors des crues de février, contre cinq lors d’un épisode similaire en 2021. Pour la présidente de l’institution, cette situation révèle les limites du système actuel de gestion des protections contre les inondations. « On ne peut pas laisser les personnes, les biens et les exploitations dans cet état », affirme Karine Duc. « Les délais d’intervention ne peuvent pas s’étirer pendant des semaines. » Les analyses techniques évoquent plusieurs causes possibles : surverse lors des crues, érosion interne des digues, fragilisation des structures avec le temps ou encore dégâts causés par des animaux fouisseurs.
Parmi les mesures réclamées figure la reconstruction rapide des digues endommagées, quitte à mobiliser des moyens exceptionnels. Karine Duc plaide notamment pour l’intervention du génie civil militaire. « Ce sont les seuls qui disposent du savoir-faire, de la méthode et de la rapidité d’action nécessaires », estime-t-elle. La Chambre d’agriculture demande également un curage et un dragage de la Garonne afin d’améliorer l’écoulement du fleuve et de limiter les risques lors des prochaines crues.
Du côté de l’État, le préfet du département Bruno André reconnaît la gravité de la situation mais rappelle que toute intervention sur les digues doit s’inscrire dans un cadre juridique précis. « Nous devons agir rapidement, mais les interventions doivent rester conformes au droit », a-t-il expliqué aux élus de la Chambre d’agriculture. Il a également mis en garde contre toute initiative improvisée. « Je ne vous soutiendrai qu’à condition que personne ne se mette en danger, y compris sur le plan juridique », a-t-il averti.







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