Économie : Gifi, chronique d’une anxiété médiatique délétère

Depuis la révélation d'une possible procédure collective chez Gifi, puis sa confirmation, les articles fleurissent au niveau local comme national avec un ton qui laisse presque systématiquement présager le pire.

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Depuis dimanche 18 octobre, les titres alarmistes s’enchaînent dans la presse et sur les antennes, transformant la demande de redressement judiciaire de Gifi en chronique d’une mort annoncée. Alors que des audiences décisives devant le tribunal de commerce spécialisé de Toulouse se profilent, cet emballement médiatique brouille la frontière entre protection juridique et liquidation, au risque de précipiter la chute d’un pilier économique du Lot-et-Garonne.

Le contraste avait quelque chose de saisissant. Dimanche 18 octobre après-midi, M6 diffusait un grand reportage vantant « les secrets du discounter français qui résiste » en pleine préparation d’Halloween. Quelques heures plus tard, l’annonce d’une cessation de paiements faisait basculer l’ensemble de la presse régionale et nationale dans un tout autre récit, celui de l’effondrement. En l’espace de quarante-huit heures, la nuance semble avoir disparu derrière la brutalité des formules choc : « dépôt de bilan », « 6000 emplois menacés », « vente à la découpe », nomination d’un « patron Terminator »… Jusqu’à ces cartes publiées par plusieurs médias régionaux listant, département par département, les magasins « concernés », comme s’il s’agissait d’une liste de fermetures imminentes.

Personne ne conteste la gravité de la crise que traverse le groupe fondé à Villeneuve-sur-Lot. Entre une bascule informatique qui a désorganisé la logistique, l’offensive foudroyante de certains concurrents dont des plateformes asiatiques en ligne ou encore un climat qui a parfois lourdement pénalisé l’activité saisonnière de l’enseigne, les pertes financières ont pris de grandes proportions. Mais raconter cette crise comme une agonie finale à travers un lexique anxiogène est bien prématuré à ce stade.

Le redressement : un bouclier juridique

Dans le langage courant, l’expression « dépôt de bilan » sonne comme une faillite définitive. En droit des entreprises, la démarche engagée par la nouvelle direction de Gifi devant le tribunal de commerce de Toulouse vise exactement l’inverse. Solliciter l’ouverture d’un redressement judiciaire, ce n’est pas demander une liquidation. C’est activer un bouclier légal qui gèle les dettes antérieures et ouvre une période d’observation de six mois, renouvelable. Pour une enseigne de distribution en proie à des problèmes de liquidités, cette respiration temporaire doit permettre de remobiliser la trésorerie disponible pour payer les salaires, rassurer les partenaires et réapprovisionner les rayons à l’approche de deux mois parmi les plus décisifs de l’année, entre Halloween et Noël. Pourtant, il aura fallu chercher loin dans le corps des articles publiés cette semaine pour trouver trace des messages d’espoir, notamment celui de Patrick Puy aux collaborateurs du groupe.

Le poison de la prophétie autoréalisatrice

Pourquoi ce glissement sémantique est-il dangereux ? Parce que le commerce repose avant tout sur la confiance. Lorsque des sites d’information multiplient les articles anxiogènes invitant les consommateurs à se méfier ou à anticiper des rideaux baissés, ils fabriquent le risque qu’ils prétendent décrire. Un client qui renonce à pousser la porte d’un magasin Gifi prive directement l’entreprise de l’oxygène dont elle a besoin pour réussir son redressement. De même, un fournisseur affolé par les rumeurs de démantèlement immédiat peut durcir ses conditions d’échange avec le groupe. Le catastrophisme médiatique agit parfois comme une prophétie autoréalisatrice. En Villeneuvois plus qu’ailleurs, avec un siège qui affiche encore près de 600 salariés sans compter de nombreux emplois induits, la responsabilité collective devrait être de laisser la période d’observation jouer son rôle, plutôt que d’enterrer avant l’heure une entreprise qui se bat pour son avenir.

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