©Archives Lot-et-Garonne
Chaque jour, des centaines d’Agenais empruntent la rue Jules-Cels, traversent le quartier des Tanneries ou passent devant les immeubles proches de la gare sans imaginer ce qui sommeille sous leurs pieds. Pourtant, à plusieurs mètres sous le bitume et les bâtiments modernes, repose l’un des plus impressionnants témoins du passé antique de la ville : un amphithéâtre romain capable d’accueillir jusqu’à 15 000 spectateurs. Car bien avant l’Agen médiévale puis contemporaine existait Aginnum, une cité prospère qui comptait parmi les plus importantes du Sud-Ouest gallo-romain.
Quand Agen s’appelait Aginnum
L’histoire commence bien avant l’arrivée des Romains. Les Nitiobroges, peuple gaulois installé dans la moyenne vallée de la Garonne, occupent alors un oppidum sur le plateau de l’Ermitage, qui domine la ville actuelle. Après la conquête romaine, la population descend progressivement dans la plaine. Une nouvelle cité se développe à proximité du fleuve et du ruisseau de la Masse.
Le choix n’a rien du hasard. Située à la croisée des voies reliant Toulouse à Bordeaux et Eauze à Périgueux, Aginnum bénéficie également d’un port actif sur la Garonne. Rapidement, la ville devient un centre commercial dynamique, profitant à la fois du trafic fluvial et des échanges terrestres. Sous l’Empire romain, la cité s’étend sur près de 80 à 100 hectares. Son urbanisme est organisé selon les principes classiques de Rome, autour du « cardo », l’axe nord-sud, et du « decumanus », l’axe est-ouest. À son apogée, Aginnum n’a rien d’une modeste bourgade provinciale.
Une ville de spectacles
Comme les grandes villes de la Gaule romaine, Agen possède ses monuments publics. Un forum occupe le cœur de la cité, à l’emplacement de l’actuel marché couvert. Un théâtre s’élève dans le secteur de l’actuelle rue Diderot, près de l’emplacement des bâtiments de la Sécurité sociale. Mais c’est surtout un autre édifice qui témoigne de l’importance d’Aginnum : son amphithéâtre.
Construit au cours du Ier siècle après Jésus-Christ, probablement autour de l’an 50, puis agrandi quelques décennies plus tard sous la dynastie des Flaviens, le monument impressionne par ses dimensions. Son grand axe atteint environ 115 mètres pour près de 100 mètres de largeur. Les archéologues estiment qu’il pouvait « accueillir entre 12 000 et 15 000 spectateurs, soit davantage que la population de nombreuses villes de l’époque. » Agen fait alors partie du cercle restreint des cités antiques du Sud-Ouest possédant à la fois un théâtre et un amphithéâtre, à l’image de Cahors, Limoges ou Saint-Bertrand-de-Comminges.
« Dans l’arène se déroulent probablement des chasses mettant en scène des animaux de la région cerfs, sangliers, taureaux ou ours, mais aussi des exécutions publiques et différents spectacles destinés à divertir la population. » Faute de découvertes archéologiques suffisantes, le détail des représentations reste cependant largement inconnu.
Le lent effacement de la ville romaine
À partir du IIIe siècle, les grands spectacles romains déclinent progressivement. Les difficultés économiques de l’Empire, puis la diffusion du christianisme, modifient profondément les habitudes de la société. Les combats de gladiateurs disparaissent peu à peu tandis que les amphithéâtres perdent leur utilité. À Agen, l’abandon du monument semble engagé dès la seconde moitié du IVe siècle. Les pierres sont récupérées, réemployées dans de nouvelles constructions et les gradins commencent à disparaître.
Longtemps, on a attribué la disparition de la ville antique aux grandes invasions qui frappent la Gaule à partir du Ve siècle. Les Wisigoths, les Francs et d’autres peuples traversent alors la région dans une période particulièrement troublée. Si les historiens nuancent aujourd’hui certains récits anciens, une certitude demeure : les monuments gallo-romains ne survivront pas aux siècles. Mais les envahisseurs ne sont pas les seuls responsables de leur disparition. Les Agenais eux-mêmes vont utiliser ces ruines comme de véritables carrières de pierres. Colonnes, gradins, murs et fondations sont progressivement démontés afin de bâtir maisons, remparts et édifices médiévaux. D’une certaine manière, une partie de l’Agen d’aujourd’hui est construite avec les pierres de l’Aginnum antique.
Une découverte inattendue sous les Tanneries

Au fil du temps, le souvenir même de l’amphithéâtre finit par s’effacer. Seuls quelques noms de rues entretiennent discrètement la mémoire des lieux : rue des Arènes, impasse de la Courtine-des-Arènes ou encore rue des Remparts-Sainte-Foy. Dès le XIXe siècle, l’érudit agenais Jean Florimond Boudon de Saint-Amans soupçonne pourtant l’existence d’un amphithéâtre au nord-est de la ville. Il faudra attendre près de deux siècles pour que son intuition soit confirmée.
À la fin des années 1980, d’importants travaux de rénovation sont engagés dans le quartier des Tanneries. Les fouilles archéologiques menées en 1988 et 1989 mettent alors au jour une partie du monument. Les chercheurs dégagent environ un huitième de l’édifice et découvrent plusieurs éléments de la « cavea », les gradins destinés au public. La découverte confirme définitivement l’existence de l’amphithéâtre d’Aginnum.
Cette redécouverte suscite immédiatement un débat. Faut-il conserver les vestiges visibles ou poursuivre le projet immobilier prévu sur le site ? La municipalité de l’époque opte finalement pour la seconde solution. Une fois les fouilles terminées, les ruines sont à nouveau enfouies sous les aménagements urbains. Le choix provoque l’incompréhension de plusieurs associations de sauvegarde du patrimoine. Le terme « d’enfouithéâtre » fait alors sont apparition du côté des détracteurs. L’amphithéâtre est finalement inscrit aux Monuments historiques en 1991, mais demeure invisible aux yeux du public.
Aujourd’hui encore, rares sont ceux qui imaginent qu’en descendant du train à Agen ou en traversant les Tanneries, ils se trouvent au-dessus d’un monument qui pouvait accueillir jusqu’à 15 000 personnes. Un vestige exceptionnel qui rappelle qu’avant la ville moderne, avant les remparts médiévaux et les boulevards du XIXe siècle, Agen fut l’une des grandes cités de la Gaule romaine.







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