ARCHIVES. Il y a 22 ans, le frelon asiatique faisait ses premiers pas en Lot-et-Garonne avant d’envahir la France

À l’été 2004, un étrange frelon noir est repéré pour la première fois dans le Lot-et-Garonne. Vingt-deux ans plus tard, l’insecte venu de Chine a colonisé toute la France et une grande partie de l’Europe. Retour sur les débuts d’une invasion partie du 47.

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Il fut une temps où le terme « frelon asiatique » n’existait tout simplement pas dans le vocabulaire des Lot-et-Garonnais. Pas de pièges suspendus aux arbres, pas de nids signalés dans les jardins, pas d’apiculteurs surveillant leurs ruches avec inquiétude. L’insecte, originaire d’Asie, se trouvait alors à des milliers de kilomètres de la France.

Puis, à l’orée de l’automne 2004, quelque chose d’étrange apparaît dans le ciel lot-et-garonnais. À Hauterive, deux nids sont observés. Un autre est repéré à Bourgougnague, près de Lauzun. Leur aspect intrigue immédiatement. Perché à 25 ou 30 mètres de hauteur, l’un d’eux est parfaitement rond et atteint une taille inhabituelle, ressemblant davantage à un énorme nid d’oiseau qu’à celui d’un insecte. L’observation est alors loin de provoquer l’émoi qu’elle susciterait aujourd’hui. Personne ne sait encore qu’un nouvel occupant vient de prendre pied dans le département.

Le premier nid filmé en France

À la réserve naturelle de La Mazière, un nid est filmé. La séquence, réalisée à l’automne 2004, constitue l’un des premiers témoignages visuels de la présence du frelon asiatique en France. Mais à l’époque, l’insecte n’est pas encore officiellement identifié.

Un autre élément va bientôt jouer un rôle déterminant. À Nérac, en novembre 2005, un étrange frelon est capturé dans un jardin. L’insecte est transmis à l’entomologiste agenais Jean Haxaire, professeur de biologie au lycée de Baudre et spécialiste rattaché au Muséum national d’Histoire naturelle. Le verdict tombe : il s’agit bien de Vespa velutina, le frelon à pattes jaunes venu d’Asie. La machine est lancée.

Une histoire de poteries chinoises

Mais comment cet insecte asiatique a-t-il bien pu parcourir plusieurs milliers de kilomètres pour se retrouver dans les campagnes lot-et-garonnaises ? Pendant des années, les scientifiques vont chercher la réponse. Une piste s’impose progressivement : celle des poteries chinoises destinées à la culture des bonsaïs.

À l’époque, un pépiniériste du Lot-et-Garonne spécialisé dans ces arbres importe régulièrement des pots depuis la Chine, notamment de Yixing, ville réputée pour sa production de poteries. Durant l’été 2004, l’homme remarque dans la cour de sa maison de Pinel-Hauterive une grosse guêpe noire marquée d’une bande jaune orangé. Quelques mois plus tard, lors d’un voyage professionnel en Chine, il découvre un frelon qui ressemble étrangement à celui aperçu chez lui.

Puis viennent les nids. À l’automne, plusieurs constructions inhabituelles apparaissent dans les environs. L’hypothèse est alors formulée : une ou plusieurs reines auraient pu se retrouver cachées dans une cargaison de poteries chinoises, hiverner durant le transport puis sortir de leur cachette une fois arrivées en France. Mais les scientifiques se montrent prudents. Le scénario des poteries n’est d’abord qu’une hypothèse. Il faudra aller chercher les preuves en Chine.

2006 : le signalement devient officiel

Le 8 mai 2006, de nouveaux spécimens sont capturés à la réserve de La Mazière, près de Tonneins. Quelques jours plus tard, le 20 mai, la présence du frelon asiatique est officiellement signalée en France dans les publications entomologiques.

À ce moment-là, les scientifiques comprennent déjà que l’affaire est sérieuse. L’insecte ne se contente pas de survivre dans son nouvel environnement : il se reproduit. Et surtout, il dispose d’une ressource alimentaire particulièrement abondante avec les insectes européens, parmi lesquels les abeilles domestiques. Le frelon chasse notamment devant les ruches, en vol stationnaire, et capture les abeilles qui reviennent de butiner. La pression exercée sur les colonies peut alors devenir considérable.

En 2009, sa présence est attestée dans 32 départements français. Le frelon ne s’arrête évidemment pas aux frontières. Il gagne l’Espagne, puis poursuit sa progression vers le Portugal et l’Italie. Le transport routier lui offre un allié supplémentaire : les reines peuvent être déplacées accidentellement avec des marchandises, tandis que les colonies progressent naturellement d’un territoire à l’autre.

2010 : les scientifiques remontent la piste jusqu’en Chine

À l’été 2010, une équipe d’entomologistes du Muséum national d’Histoire naturelle se rend dans la région de Yixing. Sous une chaleur écrasante, les chercheurs parcourent les environs à la recherche de Vespa velutina. Leur objectif est de « capturer des frelons chinois et de comparer leur patrimoine génétique avec celui des insectes installés en France. »

Dans les campagnes, ils inspectent les ruchers et les haies, cherchent des nids et prélèvent des spécimens. Une véritable enquête scientifique commence. L’enjeu dépasse la curiosité historique : identifier la souche chinoise à l’origine de l’invasion permettrait de reconstituer son arrivée en France.

Les analyses génétiques vont finalement confirmer que la population française provient bien d’une lignée originaire de l’est de la Chine, dans une région proche de celle où sont fabriquées les fameuses poteries pour bonsaïs. « Le scénario d’une arrivée dans une cargaison provenant de cette région devient alors particulièrement crédible. Il aurait suffi d’un nombre extrêmement réduit de femelles fondatrices pour lancer l’une des plus importantes invasions biologiques observées en Europe », relataient alors les scientifiques.

C’est l’un des aspects les plus étonnants de cette histoire. Au printemps, une femelle fondatrice commence seule à construire un nid, pond et élève les premières ouvrières. Au fil des mois, de nouvelles femelles reproductrices apparaissent et permettent à l’espèce de poursuivre son expansion. Le phénomène est d’autant plus difficile à enrayer que le frelon asiatique trouve en Europe de la nourriture en abondance et des conditions climatiques favorables.

Toujours d’actualité

À mesure que les années passent, les nids se multiplient. En 2012, le frelon asiatique est classé parmi les organismes nuisibles et son implantation est devenue suffisamment importante pour que sa lutte constitue désormais un enjeu national.

Pour autant, une nuance demeure importante : contrairement à une idée largement répandue, le frelon asiatique n’est pas intrinsèquement plus dangereux pour l’homme que le frelon européen. Le risque devient surtout important en cas de réaction allergique, de piqûres multiples ou lorsque l’insecte est fortement dérangé à proximité de son nid. L’été reste néanmoins une période de vigilance particulière, lorsque les colonies sont particulièrement actives.

Plus de vingt ans après les premières observations, le paradoxe demeure. Le département qui a été le premier territoire français colonisé est aujourd’hui loin d’être le seul concerné. La menace pèse en premier lieu sur les ruchers. Certains cheptels du Lot-et-Garonne auraient déjà perdu entre 20 et 30 % de leurs abeilles cet été. Face au coût de destruction des nids et du matériel de piégeage, le comité Frelon asiatique 47 préparait notamment des commandes groupées de pièges afin de permettre aux communes et intercommunalités d’agir plus largement.

Car le combat a changé d’échelle. Le 14 mars 2025, l’Assemblée nationale adoptait une loi visant à coordonner une stratégie nationale de lutte contre le frelon asiatique et sa prolifération. Plus de vingt ans après son arrivée en Lot-et-Garonne, l’histoire continue donc de s’écrire.

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