Environnement : après le déluge, de la détresse et beaucoup d’incertitude

Après plus d'une semaine les pieds dans l'eau, c'est toute une partie du Lot-et-Garonne qui se réveille groggy et constate avec désolation les conséquences d'un épisode météo destructeur.

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Rouge. C’est le niveau de vigilance décrété pendant onze jours. Une durée historiquement longue. Rouge, c’est aussi la couleur des yeux de nombreux habitants frappés directement par ces crues. Aucun mort à déplorer en Lot-et-Garonne, et c’est bien là le principal, mais des vies complètement chamboulées par cet épisode météorologique d’une rare violence. En s’ajoutant à plus d’un mois de pluie en quasi-continu, la tempête Niels a fait déborder les cours d’eau dont une Garonne dévastatrice lorsqu’elle sort de son lit.

L’enjeu agricole //

Les eaux de la Garonne n’ont pas seulement envahi des maisons d’habitation, elles se sont aussi abattues avec rage sur de nombreuses exploitations agricoles. Sur les quelque 6000 que compte le département, la Chambre d’agriculture a déjà recensé plus d’un millier de sinistrés. « Et c’est provisoire. Tout le monde ne s’est pas fait connaître », souligne la présidente Karine Duc. Avant la décrue totale, il reste difficile de mesurer l’étendue des dégâts sur les champs encore immergés. L’activité maraîchère sous serres est durement frappée, notamment la culture de la fraise mais aussi d’autres légumes, des filières à forte valeur ajoutée. « Des cultures pérennes sont aussi concernées. On n’oublie pas non plus les éleveurs, de volaille et de palmipèdes notamment. On a des bâtiments endommagés… Tout le monde est touché à son échelle et tout le monde a besoin d’aide », insiste Karine Duc.

Et le co-président de la Coordination rurale 47, José Pérez, de poursuivre : « L’urgent est de sauver ce qui est sauvable, laver alors que tout est détrempé, remettre en culture aussi vite que possible… Il faut aussi arracher ce qui est mort : les choux et les salades qui étaient prêts à partir, tout ça, c’est poubelle. Le travail est titanesque. » Pour tenter de sauver un tant soit peu une saison déjà très compromise, la course contre la montre est lancée.

Une crise par-dessus la crise

Cet évènement vient remettre une couche sur une crise agricole déjà très profonde, avec des exploitants à bout de souffle, certains en surendettement si ce n’est au bord du précipice. « On a besoin d’une enveloppe d’urgence pour permettre à chacun de repartir, de moyens humains et logistiques. On a aussi besoin de soutien de la part des banques. À ce volet conjoncturel, il faut ajouter le volet structurel. Quand on a de la trésorerie, quand on dégage des excédents bruts d’exploitation, on est beaucoup mieux armé pour affronter ces situations et on aurait moins besoin de solliciter de l’aide. L’assurance agricole, absolument pas efficace, doit être réformée », énumère Karine Duc. Le chantier s’annonce vaste. De surcroît, les signaux envoyés par certains distributeurs « qui ne joueraient plus le jeu » inquiètent les représentants de la profession.

La dure vie en centre d’accueil //

Des dizaines de personnes ont passé plus d’une semaine dans la promiscuité du gymnase d’Aiguillon, où un centre d’hébergement provisoire a été ouvert.

Samedi 15 février, alors que le fleuve atteignait des niveaux excessivement élevés (plus de 10 mètres mesurés à Marmande), les forces de sécurité ont dû procéder à des évacuations. 1500 personnes, dont deux tiers sur la commune d’Aiguillon. Plusieurs centres d’accueil et de regroupement ont dû être ouverts pour offrir un abri à ces populations. Celui du stade Louis-Jamet, sur la commune de la confluence, est toujours ouvert. Entre ces murs, vivent encore temporairement près d’une trentaine d’adultes et un peu moins d’une dizaine d’enfants. Le tout premier soir, ils étaient environ 90 à se partager le gymnase dans des conditions spartiates malgré tous les efforts des bénévoles et de la municipalité. Au fur et à mesure que certaines familles ont trouvé des solutions alternatives, chez leurs proches ou parents, le lieu s’est réorganisé. Une zone de restauration, une autre pour l’hébergement, un espace de jeux pour les enfants et un poste de secours. Des tentes ont été proposées à ceux qui le souhaitaient pour créer des environnements un peu plus intimistes. Certains y ont même accroché quelques photos et objets personnels. Un peu plus de 140 bénévoles de la Croix-Rouge française, de la Protection civile ou de l’Ordre de Malte se sont relayés sur place depuis le début de la crise sous la supervision de la directrice des opérations Solène Maingueneau. Un soutien précieux pour ces « évacués », en plus d’une cellule d’urgence médico-psychologique et des visites gracieuses du Dr Compère à chaque sollicitation.

De la fatigue physique et psychique

Monté avec toute la bonne volonté du monde, ce dispositif de crise ne résout bien évidemment pas tous les problèmes des Lot-et-Garonnais ici hébergés. Au bout d’une semaine passée dans ce gymnase, la fatigue physique et psychique se fait sentir. Delphine, jeune maman d’une fille et un garçon de 5 et 3 ans, ne peut contenir ses larmes au moment de raconter les jours qui viennent de s’écouler. Avec son compagnon, ils ont un temps espéré pouvoir rester chez eux, rue Gambetta. À la seconde alerte du maire et des pompiers le samedi matin, il était temps de partir. « Deux heures plus tard à peine, la maison était inondée. Cinq jours plus tard, il y avait encore de l’eau dans la chambre de mes enfants. Presque tout dans la maison a été touché par les eaux. » La suite ? Delphine ne la connaît pas. Déjà en proie à l’humidité, voire à la moisissure, cette « vieille maison » ne sera probablement pas en état d’accueillir à nouveau la petite famille. Durant cette semaine noire, Delphine et les siens ont alterné entre les nuits chez une habitante épargnée et les journées au centre pendant que le papa travaille. « Au moins les enfants ont des copains pour jouer et on s’y sent relativement en sécurité. Mais ce n’est vraiment pas facile. Quand on est arrivés, ma fille avait 40 de fièvre. Heureusement que la Croix-Rouge était là… »

« On repart à zéro »

Sur la mezzanine du gymnase, d’autres lits de fortune. Helena s’y est installée avec l’un de ses fils, ses chiens, et en compagnie d’une amie proche. « En 2008, on est venus en France depuis Coimbra, au Portugal, avec deux valises et un sac à dos. Aujourd’hui, on n’a même plus de sac à dos pour repartir à zéro. Tout notre travail pour se construire une vie a été balayé en quelques jours », explique-t-elle. Sur le téléphone de son fils, une photo de leur habitation. L’eau recouvre tout le rez-de-chaussée où ils habitent et remonte jusqu’au pied du balcon de l’étage supérieur. « On est sortis avec de l’eau jusqu’au cou. » À l’intérieur, « tout est perdu, même le linge ». D’ici quelques semaines, elle va commencer un nouvel emploi, malheureusement pas dans les meilleures dispositions. Mais Helena tient à garder le sourire. « On a encore nos deux bras, plus ou moins la santé, donc on va de l’avant », glisse-t-elle.

Au milieu des tablées de l’espace de restauration, un groupe d’hommes se réunit autour d’un café. Eux aussi montrent des vidéos de leur logement complètement ravagé. « Tout est détruit, la cuisine, l’équipement… », déplore l’un d’entre eux. Quant à la vie dans le centre, ce n’est guère mieux. « C’est une catastrophe, on ne dort pas, on change de place. À tel point que mon esprit ne tourne plus rond », lâche un autre complètement désabusé. Leur point commun à tous est de n’avoir aucune visibilité sur les jours, les semaines et les mois à venir. Où et quand seront-ils relogés, dans quelles conditions, avec quels moyens ? Comment seront-ils indemnisés pour leurs pertes ?

Chiffre // 19 M€

C’est l’estimation du montant des travaux nécessaires pour remettre en état les digues sur le seul territoire de la Communauté de communes du Confluent et des Coteaux de Prayssas. Il est relayé par le sénateur Michel Masset, par ailleurs ancien président de cette intercommunalité. « Sachant que 500 000 € sont prélevés au titre de la taxe Gemapi (gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations), il est impossible pour la collectivité de mener un tel chantier », estime le parlementaire qui tente à Paris de débloquer des fonds.

Comment les plus précaires seront-ils indemnisés ? //

C’est une question qui agite plusieurs élus locaux depuis plusieurs jours. Parmi les victimes des inondations se trouvent beaucoup de personnes en situation de précarité. Des foyers aux revenus modestes qui vivent souvent avec un équipement fonctionnel mais ancien. Une vétusté qui rend leur valeur numéraire très basse aux yeux des assureurs. « Si cela n’est pas bien accompagné, on va rajouter de la précarité sur la précarité », prévient le sénateur Michel Masset.

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