Le basculement dans l’occupation
Depuis l’armistice de juin 1940, la France vit coupée en deux. Au nord, la zone occupée. Au sud, une zone dite « libre », administrée par le régime de Vichy. Pendant plus de deux ans, le Lot-et-Garonne évolue dans cet entre-deux fragile, à l’écart du front mais déjà sous contrainte. Tout bascule à l’automne 1942. Le 8 novembre, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Trois jours plus tard, l’armée allemande lance l’opération « Anton » et envahit la zone sud. Le 11 novembre, les troupes entrent en Lot-et-Garonne.
À Agen, la scène marque les esprits. Dès la matinée, une colonne motorisée traverse la ville. « Il était 10 heures ou 11 heures […] nous avons vu une immense colonne de camions », rapportent les témoignages conservés aux archives départementales. Les convois remontent depuis le quartier Jasmin vers la porte du Pin, progressant « très calmement, inexorablement ». La surprise est totale. « Les gens étaient vraiment ébahis », Les rapports administratifs confirment cette sidération. Dès 7 h 30, les services signalent le franchissement de la ligne de démarcation. « Les troupes se sont succédé durant toute la journée », note un rapport adressé au préfet. En quelques heures, la guerre devient une réalité visible. Dans les jours qui suivent, l’occupation s’installe. Casernes investies, hôtels réquisitionnés écoles et bâtiments publics occupés… Fin 1942, plusieurs milliers de soldats allemands sont présents rien que dans l’agglomération d’Agen.
Une population sous contrainte
Le quotidien bascule rapidement. Les autorités allemandes contrôlent les points stratégiques, surveillent la population et imposent leurs règles. Officiellement, les rapports des Renseignements généraux évoquent une population lot-et-garonnaise « calme, peut-être commandée en partie par la crainte de l’uniforme étranger ». Mais derrière cette apparente résignation, la réalité est plus nuancée. « Les conversations particulières laissent paraître une critique véhémente de l’occupation », note un rapport préfectoral. Le courrier est contrôlé, les déplacements limités, les réquisitions fréquentes. Pénuries, files d’attente et marché noir conditionnent une guerre qui s’installe dans les gestes les plus ordinaires.
Les débuts discrets de la Résistance

Dès 1940 pourtant, les premières formes de résistance apparaissent. Isolées d’abord avec des tracts, des paroles et de la dissimulation de matériel militaire. Une opposition encore fragile, mais bien réelle. Le 14 juillet 1942, à Agen, une manifestation patriotique marque une étape. Elle révèle un état d’esprit en train d’évoluer. Dans le même temps, les grands mouvements de Résistance (Combat, Libération, Front national) s’organisent. Malgré les arrestations qui frappent leurs dirigeants, ils structurent progressivement leurs réseaux à l’échelle du département.
L’année 1943 marque un tournant. Avec la mise en place du Service du travail obligatoire, de nombreux jeunes rejoignent la clandestinité. Les maquis apparaissent, notamment dans le nord du département, autour de Villeréal et Monflanquin, ainsi que dans les zones boisées voisines. Ces groupes, souvent composés de réfractaires, s’organisent peu à peu. Au printemps 1944, les parachutages alliés changent la donne. L’armement s’améliore, l’instruction se renforce. En mai, une coordination départementale est mise en place pour unifier les actions. la Résistance entre dans une phase active avec sabotages, attaques et coupures de lignes.
Répression et drames
Face à cette montée en puissance, la répression s’intensifie brutalement. Le 23 février 1944, à Villeneuve-sur-Lot, douze résistants du bataillon d’Eysses sont fusillés. Refusant d’être aveuglés, ils entonnent La Marseillaise face au peloton. Le lendemain, malgré l’interdiction, des habitants viennent fleurir leurs tombes. Le 21 mai, à Lacapelle-Biron, tous les hommes du village sont arrêtés. Beaucoup seront déportés. Au total, 643 Lot-et-Garonnais sont envoyés dans les camps, dont près de la moitié ne reviendront pas. 250 résistants sont fusillés. 473 Juifs du département sont déportés vers les camps d’extermination. Des chiffres traduisent l’ampleur d’une répression qui touche tout le territoire.
Le temps de l’insurrection

Après les débarquements du 6 juin en Normandie et du 15 août en Provence, l’équilibre bascule. Dans le Lot-et-Garonne, la lutte armée devient générale. « Être partout et nulle part » : le mot d’ordre des maquis se concrétise. À l’été 1944, près de 11 000 hommes sont engagés dans la Résistance départementale. Les sabotages se multiplient, les axes stratégiques sont visés. L’ennemi recule. « Les garnisons s’étiolent […] le moral est en chute libre », note un responsable des FFI à la mi-août. À mesure que les troupes allemandes se replient, les villes se libèrent. À Agen, dans la nuit du 18 au 19 août, les convois quittent les casernes. À l’aube, la ville retient son souffle. Puis les résistants entrent. Mais Agen n’est pas seule. Villeneuve-sur-Lot, Marmande, Nérac voient également partir les troupes ennemies dans ces mêmes journées d’août. Partout, les scènes se ressemblent. Drapeaux aux fenêtres, foules dans les rues, chants patriotiques… « On jette les portraits de Pétain », pour replacer les symboles républicains. Mais ces heures restent fragiles. Rumeurs de retour ennemi, coups de feu isolés et règlements de comptes pèsent dans les esprits. Très vite, les autorités se remettent en place. Le Comité départemental de Libération s’installe, un préfet est nommé, l’administration redémarre dans un contexte difficile.
Car la fin de l’occupation ne signifie pas la fin des difficultés. Les pénuries persistent, les infrastructures sont fragilisées, les divisions politiques apparaissent. Beaucoup de résistants poursuivent le combat jusqu’en Allemagne. D’autres ne reviendront jamais. Peu à peu, le département se reconstruit en attendant la précieuse date du 8 mais 1945. Les lieux de mémoire se multiplient alors, comme le mur des fusillés à Eysses, devenu symbole.
Aujourd’hui encore, le Lot-et-Garonne porte les traces de cette période. Dans les villages, sur les places, au détour d’une stèle, les noms rappellent les combats, les sacrifices et les espoirs de ces années sombres. À l’approche du 8 mai, date de la victoire en Europe, ces souvenirs prennent une résonance particulière.
Quand Philipe Pétain sillonnait le Lot-et-Garonne //
Les 29 et 30 août 1941, Philippe Pétain effectua une tournée de propagande dans le Lot-et-Garonne, s’arrêtant à Mézin, Nérac, Bon-Encontre et Agen, où il passa la nuit à la préfecture. Le 30 août, un défilé boulevard de la République rassembla 80 000 à 90 000 personnes, avec la Légion et le 150e régiment d’infanterie sous l’œil du maréchal, de l’amiral Darlan et des autorités locales. Pétain visita également l’usine Granges et la ferme Delbuguet, avant de conclure à Casteljaloux, où quatre vitraux symbolisaient le régime de Vichy. Cette visite, soigneusement orchestrée, reste un épisode controversé de l’histoire du département.







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