ARCHIVES. Les grandes crues qui ont façonné le Lot-et-Garonne

Le récent épisode d’inondation ravive la mémoire des crues qui ont marqué les villes et villages du département. Au fil de l’histoire, les communes du Lot-et-Garonne ont vu leurs rues transformées en torrents et leurs habitants confrontés à la force dévastatrice des fleuves et des rivières.

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1875 // Quand Agen sombra sous « la crue du siècle »

La statue de Jasmin voyait pour la première fois quelque chose arriver dangereusement à sa hauteur… @Archives départementales Lot-et Garonne

En juin 1875, Agen s’épanouit sous un début d’été radieux. La foire anime les rues, les promeneurs élégants parcourent le Gravier au son des fanfares et la Garonne semble paisible sous la lumière dorée. Pourtant, cette sérénité vole en éclats lorsque des pluies diluviennes s’abattent sur le bassin, gonflant le fleuve et ses affluents jusqu’à l’excès. Dans la nuit du 23 au 24 juin, la Garonne déborde avec une violence extrême, atteignant 11,75 mètres et un débit supérieur à 8 000 m³ par seconde, un niveau jamais observé jusque-là. La ville est submergée, seuls quelques points hauts comme les Jacobins, le lycée devenu aujourd’hui collège Chaumié et la halle en bois émergent encore au-dessus des eaux. Les maisons situées en bordure du fleuve sont arrachées et emportées, parfois avec leurs occupants. Au matin, Agen apparaît méconnaissable, recouverte de boue et plongée dans un silence pesant, tandis que le bilan humain s’élève à huit morts. De passage dans la ville sinistrée, le président de la République, le maréchal Mac-Mahon, prononce la formule immortalisée dans la presse : « Que d’eau, que d’eau… », phrase jugée dérisoire face à l’ampleur du désastre, et cette crue exceptionnelle demeure encore aujourd’hui, guerre exceptée, le plus grand drame de l’histoire agenaise connue face à son fleuve.

1930, quand Garonne refaisait des siennes //

@Archives départementales Lot-et-Garonne

Mardi 4 mars 1930, alors que le carnaval animait Agen, la ville s’apprêtait à vivre l’une de ses heures les plus sombres sans le savoir. En quelques heures, la Garonne se transforma en un monstre impétueux, emportant troncs, animaux morts et meubles, envahissant les rues « à la vitesse d’un cheval au trot », selon la presse de l’époque. Dès l’aube, les habitants, résignés, montent aux étages et observent leurs rues se muer en torrents. À 14 heures, la cité est presque entièrement submergée. Le quartier Sembel devient un lac, le Gravier se change en mer de boue, et la rue Cale Abadie apparaît dévastée comme après une explosion, l’eau atteignant jusqu’à trois mètres boulevard Carnot. On rencontre des habitants réfugiés sur les toits ou dans le cimetière de Monbusq, tandis que d’autres, sur conseil de la mairie, « boivent du vin » pour survivre, faute d’eau potable. À 18 heures, la Garonne atteint son apogée à 10,86 mètres avant d’amorcer sa lente décrue dans la nuit, laissant Agen isolée, privée de routes et d’électricité.

Les cornières aussi subissent des dégâts. @Archives départementales Lot-et-Garonne

Si Moissac paie le tribut le plus lourd avec près de 300 morts, cette inondation marque profondément la mémoire agenaise. Après ce « mardi-gras maudit », la ville mettra des années à se relever, et les photographies conservées dans les archives demeurent encore aujourd’hui parmi les images les plus emblématiques de l’histoire locale.

1952 // La grande crue éclair

Au Pin, la navigation sur barque devient un standard. @Archives départementales Lot-et-Garonne

Dimanche 3 février 1952. La Garonne sort de son lit sur l’ensemble de la vallée, de Toulouse à Bordeaux. À Agen, la montée est fulgurante : la cote atteint 10,38 mètres. Une crue d’ordre centennal qui envahit près de la moitié de la ville. Le Gravier disparaît sous les eaux, le cours du 9ᵉ de Ligne est coupé, les rues Baudin, des Îles ou Gérard-Duvergé deviennent des bras secondaires du fleuve. La presse locale évoque une campagne « transformée en un immense lac », des fermes isolées, des digues sous pression à Aiguillon ou Port-Sainte-Marie. À Agen, la cote d’alerte est franchie au petit matin. L’eau court le long du cours de Belgique, actuelle avenue Charles-de-Gaulle, et gagne les quartiers jusqu’aux abords du boulevard Carnot.

À la décrue, le spectacle est « désolant » : maisons écroulées, vitrines soufflées, mobilier arraché, rues creusées d’entonnoirs. Une boue épaisse recouvre tout. L’hôpital Saint-Jacques, aujourd’hui siège du Conseil départemental de Lot-et-Garonne, fonctionne trois jours sans eau ni chauffage. Les malades sont montés à l’étage sous 60 centimètres d’eau. Des canoéistes assurent un ravitaillement périlleux. Les ministres Charles Brune et Pierre Bourges-Maunoury se rendent sur place, accueillis par la colère des sinistrés. En mars, la municipalité décide l’achat de bateaux de secours, de véhicules amphibies et de sirènes supplémentaires.

1981 // Huit jours sous les eaux

Le pont suspendu de Marmande flirte alors avec les eaux. @Archives départementales Lot-et-Garonne

15 décembre 1981. Ironie de l’histoire, alors qu’en cette fin d’année la Garonne affiche des niveaux exceptionnellement bas, elle finit par atteindre jusqu’à 10,56 mètres par endroits, sans faire de victimes. Dans le Marmandais, Gaujac et Couthures-sur-Garonne se retrouvent isolées près de huit jours. Les secours improvisent. Pompiers et sauveteurs gèrent des accouchements en urgence, évacuent des habitants hélitreuillés après l’explosion d’une bonbonne de gaz, assistent, impuissants, à l’effondrement d’une maison emportée par le courant. À Agen, l’eau dépasse 8,40 mètres avant d’amorcer sa décrue le 16 décembre. Le Gravier devient un plan d’eau où émergent les toits des voitures. Place Jasmin, avenue Charles-de-Gaulle, quartier des Îles, cours du IXᵉ de Ligne… Les mêmes images de rues englouties se répètent. Rive gauche, au Passage, les repères de crue sont encore visibles rue Sainte-Catherine. Plus d’un mètre d’eau envahit ateliers et commerces.

À Tonneins, la cote atteint 9,88 mètres. Le quartier Saint-Germain est noyé, la RN 113 submergée sous deux mètres d’eau, l’abattoir inondé. Le plan Orsec est déclenché, l’armée appelée en renfort pour secourir puis nettoyer lors de la décrue. Au total, quatre maisons détruites, 1 251 endommagées, pour un coût estimé à 23M€ dans le département. Après 1981, Agen se protège avec la voie sur berge et la digue aménagées au milieu des années 1990 pour contenir les futures crues.

2003 // Le Lot en crue historique

5 décembre 2003. Le Lot, d’ordinaire paisible, entre 60 et 400 m³ par seconde, change brutalement d’échelle. En vingt-quatre heures, son niveau grimpe de 4,50 mètres à 7,10 mètres. Surtout, son débit franchit la barre des 3 000 m³ par seconde. Un chiffre plus parlant que la cote elle-même : la rivière charrie alors près de dix fois son volume habituel. De Cahors à Aiguillon, où le Lot rejoint la Garonne, la montée des eaux mobilise riverains et services techniques. Les spécialistes parlent d’une crue « jamais vu », dont l’impact reste toutefois contenu grâce au caractère encaissé et canalisé de la rivière. C’est à Fumel que la situation est la plus tendue, notamment dans le quartier de Condat. Trois habitants doivent être évacués à l’aube ; l’eau atteint jusqu’à 1,20 mètre dans certaines maisons. Le barrage de Fumel est submergé. Plus en aval, à Villeneuve-sur-Lot, caves inondées et installations sportives touchées : le club d’aviron, implanté en bord de rive, se retrouve avec deux mètres d’eau dans ses locaux et des embarcations emportées. En décembre 2003, la rivière n’a pas débordé massivement, mais elle a rappelé qu’elle demeure, elle aussi, une force de la nature à l’instar de sa voisine Garonne.

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