Archives. La folle histoire du Rembrandt du Mas-d’Agenais, découvert derrière une armoire

Longtemps oublié dans une collégiale du Lot-et-Garonne, le « Christ en croix » du Mas-d’Agenais change de statut en 1960. Authentifié par le Louvre comme une œuvre de Rembrandt, ce tableau du XVIIe siècle est devenu un chef-d’œuvre majeur du patrimoine régional.

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Son histoire remonte au début du XIXe siècle. En 1804, la famille Duffour, originaire du Mas-d’Agenais mais installée à Dunkerque, aurait acquis cette toile lors d’une vente publique avant de l’offrir à la paroisse de son village natal. Le geste est celui d’un don, mais aussi d’un retour symbolique aux origines. Installée dans la collégiale Saint-Vincent, l’œuvre traverse le temps sans protection particulière. Elle n’est ni véritablement étudiée ni formellement attribuée, même si, dès le XIXe siècle, certains évoquent déjà la main d’un grand maître. En 1906, avec la séparation des Églises et de l’État, le tableau devient propriété communale. Il change de statut sans changer de place.

Le temps de l’oubli… puis la redécouverte

Pendant des décennies, le tableau reste là, accroché dans l’église, exposé sans mise en valeur particulière. La guerre de 1939-1945 marque une première rupture : le curé le met à l’abri au presbytère. C’est après-guerre que l’épisode le plus marquant s’inscrit dans la mémoire locale. Le successeur du chanoine Gay, l’abbé Kelly, retrouve le tableau… caché derrière une armoire. L’objet, relégué et presque oublié, reprend alors sa place dans la collégiale. Peu à peu, les interrogations sur sa véritable nature refont surface. Une œuvre importante ? Une copie ? Pourquoi était-il dissimulé tout ce temps ?

1959-1960 : le basculement au Louvre

Face aux doutes et aux tensions autour de sa possible vente par la commune, l’abbé Kelly décide de solliciter une expertise officielle. À l’automne 1959, le tableau quitte le Mas-d’Agenais. Il est transporté à Paris par le curé lui-même, dans sa voiture, pour être présenté aux spécialistes du musée du Louvre. L’expertise est décisive. Le 25 avril 1960, la nouvelle fait l’effet d’une onde de choc : il s’agit d’une oeuvre du célèbre peintre hollandais Rembrandt, datée de 1631, signé des initiales RHL, la seule alors n’étant pas propriété d’un musée ou d’un particulier. Le tableau est restauré au Louvre pendant plusieurs mois avant de revenir dans le Lot-et-Garonne, muni de documents attestant son authenticité.

Un chef-d’œuvre au cœur d’un village

Dès lors, le « Christ en croix » change de statut. Ce qui n’était qu’un tableau d’église devient un chef-d’œuvre mondialement identifié. La valeur de l’œuvre est progressivement réévaluée : en 1970, elle est estimée à environ 300 millions de francs, soit plus de 45 millions d’euros actuels. Une valeur qui la place parmi les œuvres majeures conservées en milieu rural. Rappelons que le Mas-d’Agenais ne compte que 1 500 habitants.

Au fil du temps, les conditions de conservation évoluent. L’œuvre, longtemps exposée dans des dispositifs simples, devient l’objet de toutes les attentions après une tentative de vol en 1988. Une vitrine sécurisée est alors installée, avec dispositifs de protection renforcés. Le tableau reste néanmoins au cœur de la vie du village, visible, accessible, et intégré à son identité.

En 2011, le « Christ en croix » quitte à nouveau le Mas-d’Agenais pour être présenté dans une grande exposition internationale au musée du Louvre consacrée à Rembrandt. L’œuvre y côtoie les plus grands tableaux du maître baroque. Elle revient ensuite dans la collégiale, avant un nouveau départ en 2016 vers la cathédrale Saint-André de Bordeaux, en raison de préoccupations de conservation.

Après plusieurs années de travaux et de préparation, l’œuvre retrouve finalement sa place le 24 mai 2022 dans la collégiale Saint-Vincent. Un petit événement local où se croisent plus de 500 visiteurs en six jours. Aujourd’hui, l’œuvre est estimée à près de 90 millions d’euros, mais sa valeur dépasse largement les chiffres. Elle reste avant tout un marqueur identitaire fort du village niché dans l’ouest lot-et-garonnais, et désormais un atout touristique bien mis en avant. 

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